Togo 13 – Le Festibio

J’ouvre les yeux. Nous y sommes. Depuis ce mois de Janvier, je vis pour le festival tant attendu.
La lumière me semble plus claire, le soleil plus franc, l’air plus respirable. Tous mes sens sont exacerbés comme à chaque moment de pure excitation, chaque journée tant souhaitée et considéré comme une bonne journée. Ce matin là ressemblait à un départ en voyage, un belle journée de printemps, un matin de noces. L’effervescence est partout. Il faut installer les derniers préparatifs au foyer, briefer les scouts et les équipes, aller chercher les chaises…

Lorsque j’arrive au foyer, les chapiteaux sont et les tableaux ont été installés. Le changement est radical, le lieu prend réellement vie. Et le public n’est pas encore là. Quel public ? J’ai peur qu’Assahoun ne soit pas aussi fréquenté que Lomé. Les garçons de l’association ont « oublié » d’envoyer les invitations dans les associations de yovos à Lomé… Je suis déçue car ils étaient la principale cible. Les togolais encore proche de leurs racines n’ont pas un besoin vital de « re »découvrir leurs traditions culinaires et artistiques. Je suis déçue et même si la joie est le principal sentiment qui me transporte, j’ai une petite appréhension de la fréquentation.
Début des festivités en début d’après midi. L’animateur arrive avec … un deuxième animateur n’étant pas prévu dans le devis. Il est handicapé et je découvre avec stupeur le fauteuil roulant muni d’un pédalier de vélo devant la personne, comme un guidon. Astucieux. Je ne retiens pas les noms des animateurs, prise dans le flot. Un journaliste d’une radio web africaine me pose quelques questions. Je suis surprise d’avoir affaire à ce genre de situation ici mais suis ravie.
Nous sommes beaux avec nos t-shirt du festival ! Je remarque l’excitation et la joie auprès de mes amis yovos et je suis soulagée, touchée même de cette implication dans mon projet « périssable ». Les villages arrivent à l’arrière de gros camions pour le bétail. S’ils n’avaient pas le sourire et leurs habits de fête, cette vision pourraient être assez triste en échos à l’esclavage. Mais ce n’est pas le sujet.
Les groupes installent leurs instruments, les femmes prennent place dans les chaises. Les enfants d’Assahoun, curieux, rodent depuis ce matin autour des entrées du foyer, impatient de voir ce qui se trame. Nous ne serions pas au Togo si mes collaborateurs ameïbos n’étaient pas en retard de presque trois quart d’heure. Monsieur le Député nous avait promis sa participation en grande pompe. Il ne viendra pas. Il faut commencer. La cérémonie commence de façon très solennelle. Comme d’habitude, une ribambelle de discours s’enchainent où tous s’affublent de titres pompeux. Et puis on me murmure « ça va être ton tour » . Je n’ai rien préparé, et le rouge me monte aux joues, sous mes coups de soleil. Je me retrouve au centre du foyer, les deux villages, les visiteurs curieux, les scouts, mes amis et plein d’inconnus, les yeux rivés sur moi, attendant que je parle dans le micro qui cracherait ma voix de crécelle dans les baffes démesurées dans mon dos.
Je me lance. Je ne sais pas vraiment ce que je dis, je ne m’en souviens pas. Je vois certains visages sceptiques, d’autres hochant la tête en signe d’approbation. Je ne retiens que les sourires et les applaudissements. Ce n’était pas brillant, mais j’ai été sincère et naturelle. Il est temps d’inviter les visiteurs à s’approcher des stands de nourriture et de laisser place à la musique traditionnelle. Les femmes du village suivent leur chef des femmes, chef de chorale. Les chœurs sont en bleu, la chef a revêtit une robe fauve et accroché à son chignon une fleur noir en plastique comme il y en avait beaucoup dans les années 90. Elle est belle et fière. Sa prestance, la magie des voix s’accordant sur les percussions et le mouvement du public timide mais curieux dans le foyer me rassurent et me transportent. Le festival tant fantasmé, prend enfin vie sous mes yeux. Le cours des choses ne m’appartient plus.

Je me fais toute petite au cœur de ce brouhaha harmonieux entre la musique, les visiteurs et le mouvement. A l’appel des percussions, les femmes se lèvent toutes de leurs chaises pour effectuer un mouvement de danse comme un seul corps, et retournent s’asseoir jusqu’à l’appel suivant. Les mamans ont leurs bébés dans le dos, accrochés à leurs seins. Les petits pouvant marcher se trémoussent autour des femmes. Une volontaire, qui ne porte pas de pagne se fait attraper par l’une des mamas du village. Elle l’enroule dans l’un de ses propres pagnes. Les femmes nous montre le signal, nous qui ne distinguons pas l’appel des tam-tams et nous dansons ensemble.
Je me balade, j’aime l’effervescence ambiante.
Je réalise assez mal que tout ça est à l’initiative d’une vague volonté qu’on m’a exposé il y a 5 mois et aujourd’hui, grâce à mon travail, et les finances collectées auprès de mon entourage et de personnes généreuses, le projet prend vie.
On enregistre, on photographie, on filme. Nous voulons garder des souvenirs de ce festival. Se souvenir de l’ambiance et de l’étalage de culture sous nos yeux. Le guérisseur à la voix rocailleuse présente les produits médicinaux traditionnels, similaires au Victago, aussi bien effiace pour «piqûres, lumbago, hémorroïdes, aphtes, angines… »
Les femmes s’activent derrière les fourneaux. La togodine coule un peu trop à flots à mon goût. Mais c’est un jour de fête.

Le premier groupe extérieur aux villages entre en scène. C’est le Kamou. De jeunes adolescents, le corps strillé de peinture blanche entrent en scène. Le rythme est rapide et régulier. Les mouvements étonnement coordonnés et sauvages. Le joueur de djembé me fascine. Une atmosphère mystique se dégage. J’ai l’impression de rêver. Yovos, vilageois, tous semblent être autant subjugués que moi et observent avec intérêt le groupe sur scène. L’ambiance n’en devient que plus exaltée sous la luminosité altérée par les nuages gris et bas au dessus du foyer. Cela a peut être duré quelques minutes, une heure ou la moitié de l’après midi. Je ne saurai dire. Je suis dans cette éternité intemporel. Le sublime de l’instant. Force de la musique, de la nature et de cet endroit que je ressens en moi. Et puis, les éclairs. Des éclairs déchirent le ciel sombre. La nuit n’est pourtant pas encore tombé, mais l’obscurité s’abat sur nous, tranchée par intermitense de clarté électrique. En quelques secondes, comme une mauvaise malédiction. Le vent, que je n’ai jamais connu dans cette ville en plus de deux mois, s’élève sur le foyer. Et la pluie dévale sur le foyer, dru, lourde et abondante. C’est une vision presque apocalyptique. Le ciel bas et noir, les éclairs et la pagaille. Les chapiteaux commencent à s’envoler et il faut plusieurs personnes pour les retenir. Les énormes baffes ne sont pas étanches, il faut débrancher et mettre à l’abri le matériel. En quelques secondes, plusieurs centimètres d’eau stagnent dans le foyer. Je regarde mes amis yovos. Nous sommes à l’abris d’un des rares chapiteaux lestés. Je regarde, impuissante, les gens s’entasser dans la petite pièce qui nous faisait office de bureau, les gens courir vers la sortie, le foyer se vider. La colère, la tristesse se mèlent dans ma poitrine.
Quelles étaient les probabilités pour que l’orage tant attendu depuis trois semaines éclate le soir du festival ?


Et puis, les tam-tams. Les tam-tams résonnent à nouveau ! Je me retourne et je vois le groupe du village que j’affectionne tant se remettre à jouer sous les trombes d’eaux. Les femmes dansent sous les chapiteaux. Les enfants d’Assahoun reviennent au centre du foyer et s’éclaboussent dans les dizaines de centimètres d’eau. Je ferme les yeux et je lâche prise.
Je me fous soudain de mon examen, je me fous de l’argent, je me fous de ce que l’occident attend de moi et de ce moment. Je vis. C’est une grande euphorie. Je cours avec mes amis et les enfants sous la pluie, trempée jusqu’aux os, pieds nus, l’eau à mi jambes par endroit du foyer. Nous nous éclaboussons, nous dansons sous la pluie. Les femmes nous attirent parmi elles dans leur cercle de danseuses. Les jeunes se déhanchent sur les tam-tams, leurs corps souples réalisent des figures de hip hop. L’eau ajoute une touche si poétique à tout cela. La pluie déshinibe tout le monde. Les gens profitent enfin de la musique et de la danse, quittant leurs retenue faussement sollennelle. Chacun cris, chante, danse sous la pluie. On bouge, on mange, on boit sans savoir qui, quoi, comment.
Je bois un peu trop de trop de togodine. La joie est terriblement communicative. Je passe d’un attroupement à l’autre, nous faisons des photos avec un peu tout le monde, sans forcément connaître, juste capturer la bonne humeur environnante.

Lorsque le groupe s’est mis à jouer du tam-tam sous la pluie, les femmes ont dansé et sont venues me chercher. Dans ma tête il y a eu un déclic « rien a foutre » et j’ai dansé sous la pluie avec elles, j’ai totalement lâché prise. On a couru dans les dizaines de centimètres d’eau avec les enfants en s’éclaboussant, on a bu de la togodine jusqu’à plus soif, des jeunes faisaient de la break dance, et les tam-tams jouaient toujours … L’un des moments les plus forts, beaux, intenses de ma vie ! Je n’arrive pas a expliquer l’échange humain , le bonheur de ces heures sous la pluie avec les gens d’ici. C’était un instant irréel et pourtant bien vécu. C’est ça la vie.

Après ces quelques heures d’excitation et de joie, les villageois doivent partir, afin d’éviter de s’embourber trop tard dans la nuit sur les routes où la terre rouge devient de la boue et où des crevasses d’eau se forment. Il n’est pas tard. J’ai pourtant l’impression que la fête aura duré mille ans et à la fois un battement de cil. Le temps se dilate et s’étiole ici.
Nous finissons la soirée comme toutes les autres à jouer et discuter. Réunion dans la chambre de ma première colocataire, boissons du bar d’à côté remontées à domicile. Je m’embourbe sur le retour dans la boue rouge. Ce tout petit bout de femme me supporte. Je suis un peu saoule. Le dimanche, le réveil est un peu difficile, mais je suis ravie du déroulement de la veille, pas du tout conforme à nos attentes, mais terriblement vivant.

Le plus dur est passé.

Vidéo mêlant prises de vue par moi même et Flora H. villageois d’Atité Kopé, membre de Pivec Togo, groupe de Kamou, visiteurs…

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