Togo, 2. Semaine d’immersion

La première semaine commence « bléou bléou » (doucement). Quelques rendez-vous manqués, travailler sur la paperasse, cette semaine est plus sous le signe de l’immersion en terre inconnue que du stage. Et cela ne me dérange pas encore. Je suis fascinée.

J’accompagne d’autres volontaires au cours d’alphabétisation tous les soirs entre 16h et 17h selon les possibilités des femmes. Il faut passer par chez le Directeur. Il est très mal vu de ne pas passer le saluer. Son aînée coud devant la maison, la cadette tresse une femme dont le bébé à ses pieds joue avec les ciseaux. Mama, assise sur une natte entourée de ses petites filles nous offre toujours sont plus beau sourire. Je me sens bien, heureuse d’être parmi ces gens, et j’essaie, tant bien que mal de leur rendre ce qu’ils m’offrent par leur façon d’être et leur hospitalité.

La route jusqu’au village m’est tellement agréable. C’est nature, contrasté. Les enfants et les gens sont agréables et paisibles, sur le bord de la route à cheminer tranquillement. Le vent chaud sur la moto soulage mes suées et me rend libre. La vision des Baobabs me ravie. Le chemin sinueux et sableux entre les hautes herbes et l’usine à Togodine me plait. Mais ce n’est rien comparé à la vision des maisons en terre qui se rapproche entre les palmiers, les premiers enfants du village qui courent curieux ou heureux de nous reconnaitre, les femmes qui se redressent et saluent dignement.

Les cours d’alphabétisation se font sous un arbre dont les branches s’étalent en largeur. L’arbre du Savoir. Il se tient devant la maison de la chef des femme. Elle me fait grande impression et son accolade chaleureuse me touche droit au cœur. C’est une femme d’une cinquantaine d’années aux larges sourcils, à la corpulence fine et sèche des femmes qui ont durement travaillé aux champs sous le soleil et le sourire de celles qui savent recevoir. Elle a pris l’initiative d’apprendre à lire et écrire afin de donner l’exemple aux autres femmes. Elle ne parle pas encore français. Aussi, nous arrivons tant bien que mal à nous comprendre, par gestes, par mimiques et par quelques mots simples en français pour elle, en éwé pour moi. Nous arrivons à rire ensemble. Elle me prend dans ses bras. Je me sens bien avec elle.
Elle a le même pouvoir que Mama, me faire sentir en sécurité et sereine à son simple regard sur moi. C’est comme si ces femmes pouvaient remplacer ma maman ici, au Togo. Me balader entre toutes ces petites maisons en terre et en branches de palmiers me remplie de joie et m’émerveille. Les chèvres se baladent librement, les enfants courent et la vie semble immobilisée entre tous ces arbres majestueux qui entourent et protègent le village.

Cette semaine est la semaine des frayeurs infondées du Yovo de base. Je fais attention à ce que je mange, je me lave obsessionnellement les mains, désinfecte frénétiquement la moindre plaie et compte les piqûres de moustiques. Ces réflexes me quittent vite.

Je me sens gavée ! Nous mangeons très souvent local : la pâte. La pâte à base de farine de maïs qu’on mange tous ensemble dans le même plat avec les doigts. La pâte sauce arachide, c’est délicieux. On mange bien, on mange beaucoup et on mange gras. J’essaie de demander des plus petites quantités mais ce n’est pas simple. Ici, la nourriture se mérite vraiment. Nous essayons de finir car nous connaissons (enfin) la vraie valeur de la nourriture et de l’eau ainsi que de l’effort physique pour préparer sa pitance. Ce matin j’ai trié le riz pendant 1h afin d’enlever tous les cailloux et les grains « non conformes ».

Ma colocataire arrive un mardi, quelques jours après moi. J’attends son arrivée avec impatience et appréhension. Quand je me réveille, je découvre un bout de femme dynamique aux yeux bleus magnifiques et au rire communicatif. Je suis contente qu’elle soit là et découvre le Togo en même temps que moi.

Une fête en soirée est organisée chez Papa. On fait cuire le barbecue, et on se met en cercle dans la cours mal éclairée. C’est l’anniversaire de son aînée, alors les tam-tams sont de sortie. Il y a des invités que nous ne connaissons pas. Nous faisons connaissances avec les autres voisins. C’est également le moment d’être baptisées ma colocataire et moi. Je serai Afi, née un vendredi.
Nous dansons « jusqu’à fatiguer » et je rentre en titubant sur la route en terre sinueuse, dans l’obscurité totale, jusqu’à la maison. Je suis bien.

J’aimerais garder toujours en mémoire le village, l’odeur de la flore, des feux de bois, le bruit des oiseaux exotiques et des singes, de la moto avec la terre rouge sur le visage, la liberté et le bonheur d’être vivant avec des gens qui ont toujours le sourire et oeuvrer pour eux . Notre petite voisine de 2 ans vient nous voir tous les jours. Elle est a croquer. Je réalise qu’en trois mois, je vais voir ce bébé grandir et ça me touche. Je l’aime déjà, elle et son « Tah ! » précédant son arrivée. Je commence à bien m’entendre avec les personnes qui font mon quotidien. Même à l’autre bout du monde nous partageons le même humour. Nous nous rapprochons avec les gens de l’association et nous passons de bons moments à vivre au quotidien ensemble et partager nos points de vues, nos vies et nos rires. C’est drôle. C’est agréable.

Je suis transportée par l’ambiance qui règne au village. Je profite. J’espère que ma timidité et mes hésitations avec les gens passerons avec le temps. Je suis terriblement vivante.

Ma soirée pour fêter mon arrivée démarre tôt dans la soirée avec la présence d’une autre association de la ville et les deux uniques stagiaires ici depuis deux mois, très à l’aise avec les pagnes, les gens et la danse d’ici. Les membres de l’association m’attendent sur la terrasse tous en rond avec les instruments. Les chants commencent doucement, un peu cérémonieux. Puis on entame des chansons nominatives pour faire danser tout le monde « je connais son nom, je connais son nom, son nom de baptême là, son nom de naissance là, son nom de tous les jours là… son nom c’est Mélissa » .
Nous dansons et buvons « jusqu’à fatiguer ». L’euphorie de la musique et la togodine nous font tourner la tête. Finalement, dans un élan de motivation, nous décidons de dormir à la belle étoile sur le toit. Et au petit matin, les rayons du soleil viennent chatouiller mon visage, et je vois le lever du soleil sur la végétation luxuriante de l’Afrique de l’Ouest, mon Afrique.


Je commence à me l’approprier tout doucement. J’aime être ici et le spectacle qui m’est offert est inoubliable. Le chat de la maison est couché à mes pieds. Il est plein de puces et faméliques mais je le caresse quand même. Il n’a pas mérité d’être détesté. Certains ont eu le courage de dresser une moustiquaire sur le fil à étendre le linge. Ma colocataire et moi sommes restées à la merci des moustiques. J’aime leur présence endormie. J’ai la sensation de veiller sur eux. Je sais que je n’ai aucune protection à leur apporter mais de les savoir endormis, innocents et sereins sous ce lever de soleil à mes côtés m’emplie tout simplement d’un élan d’amitié fou. Je suis si heureuse de partager cette expérience avec eux.
Je regarde autour de moi et le ciel coloré aux nuances chaudes pastels contrastant avec les palmiers et la végétation alentour me séduisent. Je veux toute ma vie me rappeler les battements de mon cœur et l’alégresse d’exister et d’être là à cet instant précis, faisant partie intégrante de ce décor. J’aime ce ciel, ces arbres et cette chaleur, j’aime cette lumière. J’aime les odeurs de la nature et la chaleur d’ici. Les trois prochains mois de Togo seront une bénédiction et un privilège que je me dois de vivre jusqu’au bout des sens.

Premier week end reposant au petit hôtel dans une bourgade de la capitale, à quelques minutes du centre de Lomé, paillottes les pieds dans l’eau. Alors que je pensais ne jamais refaire la route de l’aéroport avant mon départ, je me retrouve une semaine après en direction inverse. J’apprends que ce sera mon lot hebdomadaire. Pour aller n’importe où dans le pays, il faut repasser par Lomé. Je me délecte des fruits frais, des frites pas très locales, du cadre magique et des discussions avec les amis expatriés et les colocataires de l’association. La pression du stage et de la promiscuité quotidienne s’efface. Après une soirée de rires, chacun va se coucher. Je ne les rejoins pas de suite. J’ai besoin de me retrouver.

J’ai vingt deux ans, il est une heure et demi du matin et je baigne mes pieds pour la première fois en Atlantique sur la plage de Lomé, au Togo, les yeux vers les étoiles. C’est une photographie mentale inoubliable. Les étoiles brillent fort. Je ne connais pas ces constellations. Je distingue nettement le port industriel de Lomé. Les palmiers strillent le ciel tout au long de la plage. Le bruit des embruns me berce. Je pourrai me trouver dans un monde parallèle sans m’en soucier.
Je marche seule sur le rivage avec un fond de bière à la main. j’ai l’impression d’être Jack Sparrow dans Pirate des Caraïbes avec la mer, les cocotiers, la bière et mes pieds nus dans l’eau, heureuse et consciente du caractère unique et magique de ce moment.

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Mes épaules sont brûlées. Trop d’exposition par nos « baroudages » en moto. Le bitume réverbère la chaleur et m’aveugle. Ici, la chaleur est toujours lourde et sèche. Tous les pores de ma peau transpire. Constamment. On s’en accommode. Je me fais balader en moto toute la journée. J’aime être accrochée derrière mon pilote, sentir le vent chaud, tout voir et tout sentir.
Nous arrivons au marché d’arts. J’achète un pagne que je négocie bien d’après l’un de mes amis de l’association après coup car je suis seule à ce moment. Je garde la conviction de me faire avoir. Je ferai mes achats au village la prochaine fois. Les vendeurs nous acceptent plus comme des habitants et pas uniquement comme des yovos à arnaquer (Arnaque en éwé : tchaka tchaka). C’est à vivre une fois au moins.

Les gens de l’association nous intègrent de façon troublante dans leurs vies privées. Je vois des choses uniques que tout simple touriste ne voit pas. Je n’ai pas beaucoup de photos ou de films, cela me gêne terriblement. Je n’ose pas, c’est à l’encontre de mes principes. Pourtant, au village je suis invitée à le faire. Mais cela me dérange de m’immiscer dans le quotidien des gens et leur voler des instants de vie. Même avec leur consentement, je me sens coupable. Cette première semaine colorée des nouvelles découvertes, nouvelles rencontres et premiers instants de liberté dans ce nouveau pays que mon cœur doit conquérir me laissent un goût de nombreuses possibilités et d’aventures à venir. Je suis heureuse d’avoir pris la décision de m’enterrer dans la brousse de l’Afrique de l’Ouest qui n’était pas la destination première dans mon esprit mais qui de ce fait, me surprend à chaque minutes que je passe ici.  

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