Togo 9 – Entre explosion et routine

Trop c’est trop.
Ce matin je ne tiens plus. C’est un douleur brûlante qui me sort du sommeil. Je tente de prendre mon mal en patience au petit déjeuner, puis au travail, à l’abri dans mon garage. Mais je ne tiens plus. Mes plaies de piqûres me font atrocement souffrir. J’ai les jambes gonflées et une douleur lancinante.
Personne dans les locaux ne semble alerté par mon état. Je jauge en revanche dans les regards des volontaires une petite inquiétude et une compassion claire à ma douleur.
Je me rends donc à la clinique privée. La clinique, c’est une alternative à l’hôpital. Plus petit, plus propre. Plus rudimentaire aussi. Une infirmière me prend la température sous le bras avec un vieux thermomètre au liquide rouge. On me pèse. On vérifie ma tension. Et on m’octroie un carnet de santé togolais.
Je fais 71 kg, j’ai 10,7 de tension et 37 de température. On me prescrit du celestene en 2mg 1 comprimé matin et 1 soir, Amoxicilline 2 comprimés matin et 2 soir et de la bétadine à appliquer 2 fois par jours sur les plaies. Pour une semaine. Je vais essayer de limiter les déplacements que ça dégonfle. Je suis traitée. Soulagée, ça va aller. Ils ont noté « Française » à la rubrique Ethnie.
Cette visite médicale me replonge vers mes vieux démons. On me demande mes traitements. J’ai fais le pari fou de m’envoler pour trois mois sans mes fidèles anti-dépresseurs qui m’accompagnent depuis trois ans déjà en dents de scie. A chaque fois, j’ai beaucoup de difficulté a accepter qu’une molécule soit responsable de mon humeur. J’ai donc pris la décision de partir sans, persuadée que l’Afrique me changerai. Pour l’instant, rien à signaler. Je me confie à mon maitre de stage sur la route. Après tout, si une crise nocturne ou quelque chose du genre venait à me prendre, il fallait l’informer. J’ai un peu la voix tremblante en lui expliquant que les disputes à la maison entre yovos et ameïbos m’affectent un peu trop, mais surtout quand il me demande comment mes parents ont vécu ma période difficile…
En rentrant du Togo, je ne prendrais plus jamais d’anti-dépresseur, j’en suis convaincue. ( note de l’auteur update 2022 : perdu… )

Cela fait des semaines que mon projet professionnel n’avance pas. Je stagne. J’ai beau me démener, un festival est un travail d’équipe. Je ne sens pas la cohésion ni la dynamique de mes supérieurs. Je me sens à bout de force, légèrement énervée par le laxisme général.
Comme convenu avec moi-même, je craque à la réunion hebdomadaire. Cela fait tellement longtemps que j’aurais dû le faire. J’attends d’abord, je laisse les reproches tomber, les formulations trop pompeuses et l’anarchie faire place. On lance des idées irréalisables, on critique le travail des uns, on oublie le manque d’implication des autres. Le ton se hausse. Je ne sais pas pourquoi exactement. La moutarde me monte peu à peu au nez. Je pense à tout mon entourage, généreux de m’avoir aidé à collecter l’argent nécessaire à organiser le festival, à ma déception que l’association n’apporte pas sa part du budget. Je pense à mon examen et la licence que je dois décrocher grâce à ce stage. Je pense aux disputes liées au choc culturel et je vois toute cette pagaille.
Je décide que s’en est trop. J’essaie de parler calmement. Personne ne m’écoute. Je ne suis qu’une petite stagiaire. Je tente encore de me faire entendre de façon diplomatique. Toujours aucun effet. Alors excédée, je hurle « Est ce que quelqu’un ici va me laisser en placer une Bordel !!! »
J’ai crié de toutes mes forces comme jamais. Les regards se lèvent surpris vers moi. Je me lève. On me dit de me calmer, que cela ne vaut pas la peine. Evidemment, je ne suis pas d’accord. J’avance toutes mes angoisses, et je pointe ,accusatrice, le manque de professionnalisme et de respect entre tous. Je tiens à prendre la direction du festival, pour le bien de mon diplôme, par respect pour chaque personne impliquée dans la démarche et pour éviter que ce soit un échec cuisant. Mon sac se vide de façon incontrôlable. J’essaie tant bien que mal d’appliquer les filtres me permettant de rester correcte.
Mes arguments ne sont pas vraiment entendus, je le sais, mais j’ai besoin de déverser toutes mes angoisses, toute ma colère et tout mon mal être. Je quitte l’assemblée, perplexe que la petite stagiaire, si calme, si docile, explose soudain. Je reste très professionnelle. Je ne remets pas en cause la vie au Togo. Juste le travail et le respect à avoir envers les projets de chacun. Je ne compte pas gaspiller ni le budget, ni l’expérience. Je décide de jouer le tout pour le tout et devant le manque d’implication de mon maître de stage, ce que, j’interprète comme tel, les rôles s’inversent soudain. Je me dois de le faire. Pour mon bien être et mon intégrité. Je sais qu’ils ont tous leurs raisons. Des problèmes de famille, des ennuis personnels, des projets plus gros en route. Mais ce n’est pas de mon ressort actuellement. Je reste cloîtrée dans le silence et dans ma fureur, sur ma paillasse. Je sais que tous les autres volontaires approuvent. J’espère. Je me demande si ma fureur a été aussi explosive à l’extérieur qu’à l’intérieur de moi. Ce qui vaut pour le festival vaut également pour la vie ensemble et les projets de chacun. La cantine de l’un n’avance pas. L’autre peine à expliquer son initiative pour passer le flambeau. Une autre doit travailler sur les risques d’inondation dans une zone en réalité aride et n’est pas du tout accompagnée par les garçons dans ces idées et démarches. Certains voient leur projet changé sans raison à leur arrivée.
J’attends quelques temps avant de juger si j’ai eu tord ou raison. Je n’aurai en tout cas pas le regret d’avoir gardé mes émotions pour moi.

La vie me parait plus douce et j’apprécie l’Afrique en ce moment. Je pense que j’ai passé le cap. J’avais besoin de m’affirmer, et reprendre les choses en main. Je me sens africaine maintenant. C’est peut être exagéré, mais c’est ce qui me traverse, le sentiment qui se glisse sous ma peau. Je me sens appartenir à la terre sur laquelle je vie et c’est agréable. Je suis heureuse des rencontres que j’ai faites, Yovos comme Ameïbos (blancs comme noirs). Je suis toujours fascinée par la vie du village qui me manque! une semaine que je n’y suis pas allée.
J’apprécie vraiment les gens ici, au delà de la négociation omniprésente et du regard de certains hommes. Cela ne me gêne plus. Même dans l’association, je me suis habituée. On se fait des câlins, on se touche. Quand on fait la fête et que l’un est trop lourd, je ne prends plus de gants pour lui dire et ça passe. Les gens de l’association sont tous gentils, ils ont des caractères bien à eux, bien distincts.
Les enfants d’à côté connaissent mon prénom et m’appellent tout le temps. parfois ça se transforme mais je m’y habitue. J’autorise plus de chose à l’Afrique. Il fait très chaud et moite en ce moment. C’est dur de travailler mais je ne fais pas trop de déplacement et je m’accommode. les semaines à venir seront différentes. Finalement nous avons enfin un budget presque complet et il nous reste 100€ pour les aléas. Je peux commencer à payer lundi les réservations et passer mes commandes. Nous avons revu à la baisse les groupes en passant de 10 à 5 groupes folkloriques et 4 groupes contemporains de jeunes du village. Soudain j’ai l’impression que la machine s’ébranle et que nous allons de l’avant avec ce projet.

Un taxi arrive, remplit de dons pour l’association. Des livres, des jeux pour les enfants. Malheureusement, certains puzzles et jeux à petits pions se sont ouverts pendant le voyage et toutes les pièces sont mélangées. C’est un plaisir de fouiller dans cet amas et le garage de l’association devient la caverne d’Alibaba. Enfin, je me retrouve de l’autre côté. Je me souviens avoir collecté des fournitures, plus jeune pour envoyer en Afrique ou en Asie. Mais cela me paraissait abstrait. J’étais enfant, je n’imaginais pas vraiment comment cela pouvait être sur un autre continent et je m’étonnais même que cette « pitié » occidentale satisfasse qui que ça soit. Et pourtant, quand je vois les yeux brillants de nos petits voisins et quand nous distribuons au village, je vois que cela fait son effet.
Nous avons fait une partie de 7 familles Babar. Je réalise que lire le français n’est pas si facile pour tout le monde et cette partie de ce jeu trop connu qui aurait pu être ennuyante entre adultes prend une tournure amusante.

Un jeune du village a eu un accident de moto. Il est mort. Personne n’a pu l’emmener à l’hôpital. C’est le fils, le neveu, le cousin d’un peu tout le monde au village. Une semaine de deuil se prépare. Je me sens étrangère plus que jamais dans cette situation. Je n’ai pas envie de participer à ces cérémonies par simple curiosité. J’ai de la pudeur et du respect pour la douleur. On m’explique que le deuil ne durera que sept jours. Le trou est creusé à l’entré du village, près de mes aimés Baobabs. Comme pour tout sur cette terre, les tam-tams résonnent frénétiquement. Et puis il faudra stopper la tristesse au 8ème jour. C’est presque biblique.

Mon Baobab. Je l’ai désigné comme tel. C’est à cet arbre que je pense. Toujours.

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